Le troisième âge nous concerne-t-il ?
Ne marginalisons pas la sénescence
I - La vieillesse : une perte de statut et des prérogatives.
Il me semble, sans toute fois caricaturer ni généraliser, que la vieillesse perd de plus en plus le statut prestigieux de pivot du groupe qu’elle avait de par le passé. On a souvent la tentation d’infantiliser la personne âgée : « Il y a toujours moyen, même en situation de dépendance grave, d’être acteurs, c’est-à-dire de choisir et non de subir, de prendre à son compte et de décider plutôt que d’encaisser. Un vieillard, même dément, n’est pas un enfant. Quelles que soient les circonstances, même si certains jours il faut particulièrement solliciter le sujet âgé pour obtenir un accord, même s’il faut prendre un peu plus de temps pour le stimuler et l’encourager, chacun doit pouvoir accepter ou refuser ce qu’on lui propose, négocier une offre, un projet ; chacun doit finalement pouvoir agir en personne humaine libre et responsable. La pratique montre que ce n’est pas facile au quotidien, mais il faut au moins vouloir y tendre [8]. »
Au mois de novembre 2009, je suis allé à Amailloux, un petit village du diocèse de Poitiers, passer quelques jours dans une maison de retraite tenue par la Fraternité Immaculée de Marie. J’ai observé de bonnes choses : le dévouement du personnel, la propreté et la tranquillité du cadre. J’en ai aussi observé de moins bonnes, comme l’infantilisation des personnes âgées : on les fait chanter comme des gamins, on les amène à la messe tous les jours à 11h, parfois contre leur gré, il y a une heure pour regarder la télévision… Parfois le personnel débordé leur manquait de respect en leur signifiant par exemple que les activités prévues étaient obligatoires, sans leur donner la chance de faire une chose de leur choix ; ceci ressemblait, à mon avis, à la contrainte. J’ai aussi remarqué l’hypocrisie de certains employés, qui me paraissaient méchants envers les personnes âgées et qui subitement devenaient gentils lors de la visite d’un membre de la famille. Amailloux peut paraître un cas isolé et marginal, mais il peut aussi être représentatif d’autres faits similaires ; je prends pour illustration ce que Jean Baudrillard écrit :
« Un tiers de la société est ainsi mis en état de parasitisme économique et de ségrégation. Les terres conquises sur cette marche de la mort sont socialement désertiques. Colonisée de fraîche date, la vieillesse des temps modernes pèse sur cette société du même poids que jadis les populations indigènes colonisées. Le Troisième Age dit bien ce qu’il veut dire : il est une sorte de Tiers-Monde. Ce n’est qu’une tranche de vie, marginale, asociale à la limite – un ghetto, un sursis, un glacis d’avant la mort. C’est proprement la liquidation de la vieillesse [9]. »

- Photo sma Strasbourg
Les personnes âgées sont traitées comme des enfants, la société ne veut pas savoir leur avis et prend des décisions à leur place, la vieillesse perd son statut, elle perd son prestige et ses prérogatives. Elle est rétrogradée. La société semble négliger la riche expérience de la personne âgée pour ne voir en elle que ses carences et ses forces amoindries. Ségrégation veut dire ici que ces personnes ne sont plus à part entière membres de la société des vivants. L’allusion au Tiers-Monde leur fait perdre le statut d’hommes civilisés du monde moderne. Enfin, le ghetto les isole de la communauté des personnes actives qui jouissent d’une bonne santé. Ghetto fait aussi état de leur isolement car ces personnes ne deviennent asociales que parce que nous nous estimons plus sociales qu’elles. Il faut réduire la vie à la quantité, à l’avoir, pour qu’elles n’aient plus aucune présence symbolique dans la société moderne et cessent d’être reconnues socialement. Nous les avons condamnées à mourir. Nous avons peur que le traitement étrange que nous nous leur infligeons dans leur fin de parcours ne vienne neutraliser notre ambition d’accumuler et d’amasser des richesses. Les mettre hors circuit nous gène moins.
Signalons en passant que cette perte de statut et de prérogatives est surtout un fait de sociétés dites modernes ; comme nous le dit Baudrillard, les années sont une richesse réelle :
« Condamné à une mort qui recule toujours, cet âge perd son statut et ses prérogatives. Dans d’autres formations sociales, la vieillesse, elle, existe véritablement, comme pivot symbolique du groupe. Le statut de vieillard, que parachève celui d’ancêtre, est le plus prestigieux. Les « années » sont une richesse réelle qui s’échange en autorité, en pouvoir, au lieu qu’aujourd’hui les années « gagnées » ne sont que des années comptables, accumulées sans pouvoir s’échanger. L’espérance prolongée de vie n’a donc abouti qu’à une discrimination de la vieillesse [10]. »
L’homme civilisé a socialisé la vieillesse en l’enfermant sur elle-même dans des maisons de retraites qui font parfois de la vie un évènement sans signification. La vieillesse devient vide de sens parce que l’ensemble des acteurs sociaux n’y a plus aucune part ; leur force s’étant amoindrie, leur humanité est devenue un peu moindre que la nôtre. La personne âgée n’est plus une source de sagesse, mais déjà un simple résidu avant de mourir, la dignité de sa personne banalisée. La perte de son statut lui est incompréhensible : elle était autrefois comblée par la vie et la richesse de son expérience, elle n’est plus aujourd’hui qu’un contenant vidé de son contenu.
[8] Marie-Jo THIEL, op. cit., p 143.
[9] Jean BAUDRILLARD, op. cit., p. 249.
[10] Jean BAUDRILLARD, op. cit., pp 249-250.






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