Le troisième âge nous concerne-t-il ?
Ne marginalisons pas la sénescence
II - Appel à la responsabilité commune : « acteurs plutôt que spectateurs [11] »
Les lignes qui précèdent dressent un sombre tableau. Les personnes âgées semblent vivre dans la société actuelle une forme de liquidation sociale totale. Une société marquée à la fois par une prolongation très forte de l’espérance de vie et un enfermement de la vieillesse sur elle-même. Il y a là une contradiction entre la conquête de la technique médicale et la mise hors circuit de personnes qu’on aimerait pourtant voir vivre longtemps. « La réalité du troisième âge paraît anachronique par rapport au savoir et à la connaissance technique de notre temps [12]. »
Notre réflexion, dans les lignes qui vont suivre, ne vise ni à critiquer, ni à choquer, ni à porter un jugement ; elle se veut un appel à la responsabilité commune pour l’amélioration des conditions de vie de ceux qui nous précèdent en âge. D’où ce titre : devenir acteurs plutôt que spectateurs. Nous voudrions simplement interpeller la société actuelle et ouvrir quelques perspectives éthiques pour sortir cette tranche de vie de la marginalisation. Nous voudrions que les personnes âgées elles-mêmes prennent le devant dans la transformation de leur image :
« Qui s’embrasse à regretter le passé, écrit Francisco de Quevedo, perd le présent et risque l’avenir. La sinistrose ne conduit qu’à baisser les bras. Le troisième âge, et il convient de l’aider en ce sens, ne doit pas démissionner de ses responsabilités, ni se résigner servilement à un petit handicap. Se laisser aller et affirmer que tout va mal, aggrave la lourdeur de l’épreuve [13]. »

- Photo sma Strasbourg
« Acteurs plutôt que spectateurs », nous dit Marie-Jo Thiel, « est un slogan qui doit guider toute relation avec la personne âgée [14] ». La personne âgée, le personnel soignant, l’entourage et la société en général peuvent devenir acteurs à plusieurs niveaux. Les personnes âgées peuvent réapprendre le goût des activités, le sens des initiatives. Le troisième âge peut changer les choses et devenir acteur de bien des manières, partant de petites choses banales pour aller jusqu’aux grandes. L’échantillon que dresse Marie-Jo Thiel est très révélateur et parlant. Nous y revenons largement pour montrer combien cet âge doit être le premier acteur :
« Que la personne âgée prenne soin d’elle-même ! Un peu de sport ou de relaxation lui ferait peut-être du bien. L’homme a besoin de beauté. Et avec l’âge, il faut particulièrement veiller à sa présentation. Bien se coiffer, se maquiller, se parfumer, porter la broche héritée de sa propre grand-mère, tout cela peut contribuer à l’équilibre intérieur… Et entre le ménage et la cuisine, l’atelier et le coin de jardin, le gâteau à préparer et la collaboration à assurer, il reste du travail… même à l’hospice, il est possible avec un personnel formé et compréhensif d’intégrer les pensionnaires dans le ménage, la réfection des lits, la mise en place des couverts, le découpage du pain, le remplissage des cruches, la locomotion des moins valides… se rendre utile réjouit et procure la sensation de vivre plus intensément. Le plus petit travail tient une place singulière… Que le troisième âge soit acteur dans l’enjouement de la bonne humeur… Acteur dans l’amour et la tendresse aussi… Ainsi sera-t-il acteur d’ouverture…Qu’il soit acteur dans la réflexion et la médiation [15]. »
L’auteur dresse une panoplie des activités créatrices, celles qui font participer et qui entrent bien dans la banalité de notre train de vie quotidien. Elles sont d’une grande importance pour la personne âgée qui peut, si elle en a encore la capacité physique et mentale, s’efforcer de sortir de la passivité infernale et mortifère pour redonner sens à sa vie. Devenir acteur lui permet de sortir du parasitisme et de la dépendance.
Il existe, en plus des activités créatrices que nous venons d’évoquer, une étape inévitable : celle de la démaîtrise, à laquelle la personne âgée doit consentir :
« Eprouvé par la vision d’un corps vieillissant, perdant progressivement son autonomie, le sujet âgé ne peut plus régenter : il est appelé à accepter une certaine dépossession de son corps, de sa vie, du monde où il vit [16]. »
Il peut s’adonner aux activités mais, avec l’âge, il adviendra qu’il soit dépossédé de son corps. Accepter cette épreuve est pour nous aussi une façon d’être acteur. C’est à la personne âgée en premier qu’il revient d’accepter ce processus biologique normal. Elle s’en sortira mieux si la société entière participe :
« Les réactions extérieures, les rappels à l’ordre, les jugements intempestifs du type : « quelle mauvaise volonté ! » sont éprouvants : la personne âgée s’en protège par cet état d’abattement régressif ou par une violence verbale dont n’importe qui, ou presque, pourra être un jour le bouc émissaire. Il s’agira alors de ne pas faire un drame de cette provocation, de relativiser ce flot de paroles correspondant à un excès accumulé et trop longtemps contenu ».
Notre société veut voir les personnes du troisième âge vivre le plus longtemps possible. L’ensemble de la société qui, depuis la naissance, tend elle aussi vers sa propre vieillesse, se doit de s’investir pour que les épreuves du troisième âge soient prises en compte. Il revient à tous les membres de la société de participer à changer notre attitude envers les personnes âgées : elles ne méritent pas l’exclusion, mais la fréquentation de tous. Ce changement d’attitude nécessite une vision positive du troisième âge, alors qu’elle est aujourd’hui dégradée. La société dans son ensemble doit chercher à comprendre ; elle doit se former et apprendre à se maîtriser face aux « caprices » de ceux qui nous précèdent en âge :
« Pour l’entourage et les soignants, l’investissement reste très lourd. Il nécessite :
- Une grande maîtrise de soi. Or, les proches sont souvent très fatigués.
– Un surcoût en temps. Or le personnel soignant n’est pas payé pour s’occuper uniquement d’un vieillard. Et la famille, qui donne déjà tout son temps, compte encore d’autres obligations.
– Une formation adéquate avec analyse du processus en cause. Si les soignants bénéficient en général d’au moins quelques données de base, la famille, par contre, en est souvent totalement dépourvue. La former demanderait du temps et du recul au moment où, parce qu’on est en situation, manquent justement et le temps et le recul [17]. »
Ce temps et ce recul, notre société se doit de les trouver. L’agenda des réformes qui concernent le troisième âge doit être une priorité pour les gouvernements et pour la société toute entière. On trouve souvent le temps pour aller au stade, au cinéma ou ailleurs ; si on le veut, on trouvera aussi du temps pour une meilleure prise en charge des personnes âgées. Il faudrait former plus de soignants pour éviter qu’ils ne soient vite débordés par le travail et qu’ils ne perdent toute maîtrise de soi dans l’attention qu’il leur faut accorder à la souffrance au cas par cas. Proposer aux volontaires, et surtout à la famille, des séances de formation à la prise en charge des personnes âgées est un investissement utile. « La famille, parce qu’elle reste « humaine », qu’elle connaît des hauts et des bas, réclame aussi des temps de ressourcement et de recul [18]. »

- Photo sma Strasbourg
Conclusion
Bien plus qu’un travail académique, cette recherche sur le troisième âge a été pour moi une auto-conscientisation sur cette réalité qui nous concerne tous. Chaque jour qui passe nous rapproche de notre propre vieillesse. Négliger le troisième âge aujourd’hui, c’est se préparer à être négligé soi-même demain. Travailler à prolonger l’espérance de vie est une très bonne chose, mais à quoi sert-il de vivre longtemps si vivre mieux ne suit pas ? Les personnes âgées ne sont pas des enfants, ni des parias qu’il faut exclure et isoler des autres. Affaiblies par l’âge, et parfois par la solitude, elles ne doivent pas devenir des inutiles qu’on met à la poubelle.
Il nous semble important de participer à faire évoluer les choses et les mentalités. Tout d’abord, la personne âgée, tant qu’elle le peut, doit participer aux activités quotidiennes et créatrices. Ainsi, elle ne sombre pas dans la dépendance et la parasitisme. Cela la rendrait « inutile » à elle-même, mais aussi vulnérable face au système actuel qui définit la personne par rapport au travail qu’elle fait. Par ailleurs, quand elle est invalidée physiquement, la personne âgée doit accepter d’être dépossédée de son corps.
La société entière est invitée à accompagner ce processus. Notre regard sur la vieillesse doit changer, c’est peut-être là notre plus grande réforme. Il suffit de considérer les personnes âgées comme des êtres humains. La dignité humaine n’est pas une affaire d’âge, de sexe, de race, de possession ni de classe sociale ou professionnelle… Elle est simplement liée à notre commune nature humaine.
[11] Titre pris de l’ouvrage de Marie-Jo THIEL, « Avancer en vie. » p. 142.
[12] Marie-Jo THIEL, op. cit., p. 8.
[13] Marie-Jo THIEL, op. cit., p 142.
[14] Ibid., p. 143.
[15] Marie-Jo THIEL, op. cit., pp144-146.
[16] Ibid., p 73.
[17] Marie-Jo THIEL, op. cit., pp 95-96.
[18] Ibid. p.138.





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