Maurice PIVOT, Au pays de l’autre. L’étonnante vitalité de la mission.

Quelques réflexions à propos de : Maurice PIVOT, Au pays de l’autre. L’étonnante vitalité de la mission. Paris. Les Editions de l’Atelier - Les Editions Ouvrières. 2009, 181 p. 16 euro.

Dix ans après Un nouveau souffle pour la mission, le Père Maurice PIVOT, sulpicien, signe ce dernier ouvrage écrit en collaboration avec Jean-Paul ESCHLIMANN, sma, et Geneviève EGUILLON, franciscaine missionnaire de Marie. Ces trois personnes ont en commun leur connaissance approfondie de la mission, par de longs séjours en Afrique ou en Asie, par leur service au sein de leurs communautés religieuses respectives et dans les instances missionnaires de l’Eglise de France, et par des interventions de formation en Afrique.

Au pays de l’autre, de l’étranger.

Ce qui m’a frappé en recevant cet ouvrage, ce sont, en page une de couverture, le titre et le sous-titre. Le titre Au pays de L’AUTRE me fait penser à deux faits. Le premier se passe au Bénin au milieu des années 1960 ; à la fin d’une réunion de l’ensemble des prêtres du diocèse de Porto-Novo sur la catéchèse, l’abbé Thomas MOULERO, le premier prêtre dahoméen, ordonné en 1928, qui n’avait pas ouvert la bouche jusqu’ici, eut le mot de la fin avec cette sentence : « Mes amis, vous avez bien parlé, mais on a oublié une chose : si on veut apprendre l’anglais à John, il faut connaître John ». Il faut signaler qu’en bon disciple du Père Francis Aupiais, lui-même s’investissait dans la connaissance de sa culture.
Le second se situe une bonne dizaine d’années plus tard ; quand un groupe de confrères de la province de Lyon arriva en Centrafrique, ils y trouvèrent un confrère hollandais, Willy EGGEN qui, à la demande de l’archevêque de Bangui, avait mené une étude anthropologique en milieu banda. Elle venait de paraître sous le titre Peuple d’autrui, avec comme sous-titre Une approche anthropologique de l’œuvre pastorale en milieu centrafricain [1]. « Autre », « autrui », c’est la nécessaire ouverture à ceux à qui le missionnaire est envoyé, ouverture demandée d’ailleurs par le décret conciliaire sur l’Activité Missionnaire de l’Eglise [2]. Tout au long de l’ouvrage, ce thème revient comme un leitmotiv, à l’image et à la suite du « Christ qui ne se centre pas sur lui-même, mais se tourne constamment vers son Père [3]) »… et qui se conçoit comme son envoyé à l’humanité. Connaître l’autre, celui qui vous accueille, pour essayer de le comprendre. L’iconographie de la couverture, elle-même, évoque une grande voile qui pousse le navire au large, à la fois vers d’autres horizons et vers les hauteurs. Aussi la fin de l’ouvrage n’est-elle pas une conclusion qui bouclerait le dossier, mais bien un départ, un envoi : « Avance au large » [4].

L’étonnante vitalité de la mission.

Le sous-titre ensuite, L’étonnante vitalité de la mission, nous invite tout simplement à l’optimisme : l’Eglise a été implantée sur la surface de la terre, et cette Eglise, par ses membres laïcs, catéchistes, prêtres, évêques… hommes et femmes, témoigne de la Bonne Nouvelle en Christ. Sachons regarder : les valeurs évangéliques de paix, de justice, d’amour, sont devenues sel de la terre, lumière du monde, à la fois pour des chrétiens et des non-chrétiens. « Etonnante » : malgré la pauvreté et les faiblesses de bien des acteurs, cette Bonne Nouvelle a été proclamée, entendue, reçue. « Vitalité » : elle continue à porter des fruits en abondance, et surtout elle sait se renouveler, se vivifier « lorsqu’elle se fonde tout à la fois sur la compétence de l’Eglise à se rendre hospitalière au monde, à placer le bonheur de l’homme au centre de ses préoccupations [5]… ». Un certain nombre de paragraphes du ch. 5, Le service du bonheur [6], s’intitulent « La bénédiction de Dieu en Afrique,… en Europe,… en Asie ». On y relève, en Afrique, l’apport de la force de l’espérance, ainsi que la présence de l’Eglise sur le front des problèmes de société ; en Europe, la lutte contre les idoles, dont la première est celle de l’accomplissement de soi [7] s’il n’est pas mis au service du respect de l’individu ; en Asie, « c’est la progressive expression du Mystère chrétien… dans des catégories de la sagesse asiatique. En particulier la proposition de la Voie, intériorisation personnelle de la Vérité et chemin vers l’éveil spirituel et la transformation de soi ». Dommage qu’il n’y ait rien sur l’Amérique, latine en particulier : au moment même de la parution de cet ouvrage, la une du journal La Croix [8] titrait Au cœur de l’Amazonie une Eglise solidaire (L’Eglise catholique demeure engagée au côté des plus pauvres). Toujours en Afrique, les conférences épiscopales se renforcent au niveau régional et continental pour une meilleure prise en charge de l’évangélisation dans une dynamique d’inculturation. Des liens se créent entre Amérique latine et Afrique. Elle-même se fait missionnaire, soit à l’intérieur même du pays vers des régions de culture différente, soit vers d’autres pays d’Afrique ou d’autres continents [9].

Quel pessimisme ?

D’où vient alors ce pessimisme ou cette morosité chez certains ? Depuis un demi-siècle surtout, le monde vit une véritable révolution. Nous sommes affrontés à la mondialisation par l’accélération des communications et des échanges, avec le développement de l’instruction et l’explosion démographique, le primat apporté à la personne et à ses droits au détriment d’une certaine cohésion sociale traditionnelle, la découverte des autres cultures, l’accession à l’indépendance des pays colonisés… ; avec, en positif, l’accès facilité à l’information, la revendication de plus de justice et de respect, de plus de concertation dans les prises de décision, au niveau politique, culturel, économique…. ; et en négatif, l’approfondissement du fossé entre riches et pauvres et l’assujettissement des seconds aux premiers, la montée de l’individualisme et d’un certain relativisme, le règne du « totalitarisme de l’argent » [10]… Devant la rapidité de ces changements et la perte de leurs repères, certains sont perdus ; d’autres se renferment, se replient sur leurs certitudes ; ou encore se raidissent, se radicalisent parfois violemment (ceci ne vaut pas seulement pour des chrétiens) dans leur refus de l’autre et la recherche de leur identité, face d’ailleurs parfois à un impérialisme culturel.

L’Eglise et ces bouleversements

Cette révolution touche l’Eglise elle-même ; elle ne lui est pas étrangère ; en tant que corps social, elle y est affrontée ; mieux instruits et informés, les simples chrétiens eux-mêmes savent réagir et donner leur avis. En tant que conscience morale, porteuse d’un projet de vie, le monde attend qu’Elle prenne position sur ces problèmes de notre époque. Mais comment pourrait-elle demander ou proposer un chemin, si elle-même ne le fait pas sien ?
En même temps, au cours du dernier demi-siècle, l’Eglise est passée de la mission vers les païens (ad gentes) habitant d’autres régions (ad extra), à une attitude de catholicité. Il fut un temps, pas si éloigné que cela, où la colonisation occidentale devait civiliser les sauvages, et l’Eglise christianiser les païens et établir une Eglise locale visible avec ses temples et sa hiérarchie ; au mieux, ces gens étaient en état de manque ; au pire, leurs religions étaient diaboliques. Alors les frontières géographiques et culturelles étaient claires. Or, l’ouverture aux autres cultures a fait découvrir leurs richesses. Puis sont arrivés en Europe, des chrétiens africains ou asiatiques, prêtres ou simples laïcs, qui prennent leur place dans le paysage ecclésial avec des responsabilités, apportant avec eux leur manière de prier, de vivre leur foi, et que leurs hôtes découvrent avec étonnement ou avec joie, mais pas sans indifférence. La mission « ad gentes » n’est-elle pas en Europe aussi, chez nos propres compatriotes ? L’ouvrage France, pays de mission ? a paru il y a plus de 60 ans ; les statistiques indiquent que le nombre et le pourcentage de ceux qui se déclarent chrétiens diminuent toujours. Et surtout plusieurs fois, l’ouvrage s’interroge sur la prise en compte par l’Eglise des besoins et recherches de nos contemporains : la mission est-elle de remplir les églises ou de faire advenir le Royaume de Dieu [11] ? Il n’en reste pas moins que la réflexion entre les termes de mission à l’intérieur et celle à l’extérieur, et avec ceux de catholicité est brouillée. Même si les frontières ne peuvent être étanches, qu’est-ce qui relève de l’un et de l’autre, comment et pourquoi ?

L’écoute de l’autre, de l’étranger

Dès le début de la rencontre entre le « missionnaire » et le « païen » [12], est demandée une attitude d’écoute, d’accueil et de dialogue. N’est-ce pas une marque de respect, que de voir dans chaque être humain une créature de Dieu, reliée à son créateur et à ses frères proches ou lointains [13]… ? N’est-ce pas lui rendre justice que de lui reconnaître une culture, une vision du monde… ? On parle beaucoup de différences de civilisations, mais qu’en connaît-on ? Une religieuse costaricaine me disait : « Dans les bibliothèques de nos communautés, il y a beaucoup de livres de spiritualité, mais qu’avons-nous sur le pays où nous sommes ? » Elle-même faisait une recherche sur les levers de deuil en Centrafrique, travail suivi par un prêtre africain à Rome. Cette attitude de connaissance, d’accueil et de dialogue est nécessaire pour entrer en profondeur avec l’autre. Cela suppose également un dépouillement vis-à-vis des projets que l’on peut engager, parfois à sa place [14] ; l’arrivée actuelle de missionnaires venant de pays économiquement pauvres peut faire comprendre que la mission n’est pas d’abord une affaire de facilité ou de visibilité, matérielle. Le chapitre 7, Une Eglise dialogale et hospitalière, reprend et approfondit ces modes de la mission : s’écouter et se recevoir. S’écouter d’abord en sortant de soi, parce qu’il ne peut y avoir d’identité chrétienne sans la découverte de l’altérité dans le dialogue [15] avec Dieu et avec ses frères ; cela permet de s’identifier réciproquement, de découvrir leurs richesses, de les accepter, de se convertir [16], et de prendre de la distance par rapport aux évidences personnelles mais ambiguës de sa foi, surtout par rapport aux termes employés pour en rendre compte [17]. Pour l’Eglise, ce dialogue est nécessaire non seulement avec les autres, mais aussi à l’intérieur d’elle-même [18]. Elle doit reconnaître à la fois qu’elle confesse l’universalité de la révélation en Jésus-Christ, mais qu’elle n’en vit pas encore d’une façon pleine et entière [19]. Ensuite se recevoir, demander l’hospitalité ; l’Eglise devient toute entière missionnaire, lorsqu’elle accueille sa Source, Dieu se faisant homme dans le Christ, et lorsqu’elle demande elle-même l’hospitalité, à la manière de Dieu qui se fait homme dans le sein d’une femme. L’Eglise est missionnaire quand elle s’offre ainsi aux autres religions, aux autres confessions chrétiennes [20]. L’unité ne se trouve pas en arrière, mais en avant, dans la découverte d’hommes et de femmes qui vivent d’autres cultures et religions, pour nous en enrichir réciproquement. Cela vaut pour les deux interlocuteurs, à condition de se retrouver à égalité, sans agressivité, ce qui n’est pas toujours le cas pour bien des raisons culturelles, historiques, sociales …

La mission : quel Dieu en Jésus-Christ annoncer ?

Mais quel Dieu annoncer ? La nomination d’un évêque auxiliaire en Autriche vient d’y provoquer des remous : n’aurait-il pas assimilé la cause de catastrophes naturelles à un châtiment de Dieu [21] ? La connaissance de l’autre n’empêche nullement de réfléchir à la nécessaire étape de la (première) évangélisation, de l’annonce de la Bonne Nouvelle comme « acte par excellence de la mission ». Le chapitre 6, La dynamique de l’heureuse nouvelle, recentre la mission sur l’annonce de l’amour de Dieu pour les hommes dans le Christ, fondement essentiel de notre foi. Il se fait homme, prend et vit toute la condition humaine touchée par le péché, que ce soit face à Dieu son Père, quand il veut refaire de nous de vrais fils, que ce soit face à ses semblables avec les problèmes d’obéissance et de pouvoir, de haine ou de jalousie, que ce soit face à sa souffrance et à sa mort. C’est le thème de l’hymne aux Philippiens [22] : le Christ vit ce qu’on appelle la kénose, il se dépouille à la fois de sa gloire céleste et de sa dignité humaine sur la croix, mais en même temps par sa résurrection il manifeste la puissance de Dieu. Cette kénose nous permet d’« exorciser tout venin totalitaire de la part de la religion chrétienne… » selon Claude Geffré [23]. Nous avons toujours besoin de nous référer à ce fondement de notre foi : le Christ qui vient pour que les hommes à sa suite et avec lui aient la vie en abondance [24] ; mais cette vie ne s’obtient que par ce passage par la souffrance, la mort et la résurrection.

Une attitude concrète de catholicité missionnaire

La catholicité de l’Eglise nous engage à partager ; chaque église, jeune ou ancienne, à la fois forte des richesses de sa culture et de son histoire, et faible de ses limites et de son péché, communie avec les autres, s’enrichit de leurs richesses, approfondit sa propre foi, fortifie sa charité, répare ses éventuelles erreurs, relativise ses façons de célébrer, prier, vivre en chrétien. Le chapitre 8, Une Eglise configurée par la mission, décrit les pratiques et la situation actuelle des Eglises d’Afrique, autour de deux pôles. Le premier aborde les échanges actuels entre Eglises, avec les Fidei Donum, les jumelages, les Œuvres Pontificales Missionnaires. Pour nous, cela relève plus de la catholicité de l’Eglise que de la mission elle-même. Le second concerne la dynamique Ad gentes et donc la mission « Ad extra », laquelle ne se trouve pas toujours maintenant, comme on l’a déjà dit, hors de nos frontières, mais bien à notre porte, et qui pour une bonne part concerne nos concitoyens eux-mêmes dans leur recherche de sens : qu’est-ce que l’Eglise leur propose « dans ce monde de globalisation, perçu (souvent) comme écrasant et angoissant » [25] ? Dans les années 1940, naissaient la Mission de France et les Prêtres Ouvriers ; n’y aurait-il pas place maintenant pour une nouvelle intuition missionnaire, au moins pour la France ? Ici peut se placer « une nouvelle finalité des instituts missionnaires » [26] : vivant eux-mêmes cette expérience de la rencontre des cultures à l’intérieur de leurs propres communautés depuis parfois plusieurs siècles, ils sont à même – et le font déjà - de faire partager l’expérience de cette mission hors frontières, et de la proposer à des chrétiens d’anciens territoires de mission.

La mission et l’au-delà

Pour aller plus avant, ne peut-on penser la vie dans l’au-delà seulement comme « la vision béatifique » de Dieu, nivelée et uniformisée pour tous, où plutôt comme une ouverture à la richesse de Dieu lui-même et de sa création toute entière, d’abord celle de l’humanité tout à la fois une et diverse dans ses expressions ? Raison supplémentaire de ne pas céder au pessimisme et à la morosité, à condition peut-être que nous vivions déjà maintenant de cette découverte.

Pierre Saulnier sma
Paris, le 23.02.2009

[1] Pro Mundi Vita, Bruxelles, Belgique, 1976.

[2] Ad gentes, n° 11.

[3] P. 105.

[4] P. 181.

[5] Page 4 de couverture.

[6] P. 96-105.

[7] P. 98.

[8] Du 11 Février 2009.

[9] P. 174-176.

[10] P. 104.

[11] Cf Jean 4/21.

[12] Ch. 4.

[13] P. 126.

[14] P. 126.

[15] P. 139.

[16] P. 133.

[17] P. 143.

[18] P. 137.

[19] P. 144.

[20] P. 152.

[21] La Croix du 12.02.2009, p. 20.

[22] 2/6-11.

[23] P. 116.

[24] Cf. St Jean.

[25] P. 157.

[26] P. 167-170.

Publié le 3 mars 2009 par Pierre Saulnier